En tant qu’ancien de Masterchef, je lis toujours avec attention les articles qui évoquent l’impact soit disant négatif qu’aurait la food-tv sur la perception du métier de restaurateur. Les journalistes gastros (qui ont quasiment tous été auditionnés par TF1, et ont donc vu s’évanouir sans aucune rancœur la pige la plus importante de leur vie) devraient procéder à une autocritique des pratiques endogames qui encensent des concepts tel que RB2, à la cuisine bien gentillette et aux prix décomplexés.
Des sacs de 10kg de farine bio sur étagères, des panais à même le sol, des confitures maison au prix d’une bouteille de Bollinger (j’exagère un peu…), une clientèle tout droit sortie d’une séquence de Yann Barthes lorsqu’il filme les freaks de la fashion week et une serveuse qui répond sans aucune gène « c’est du vin rouge quoi » à la question « votre vin au verre c’est ? ». Nous sommes bien dans un concept-resto-épicerie qui réplique ce qu’on trouve habituellement dans les grandes villes américaines. Paris se new-yorkise à outrance ces derniers temps, d’ailleurs le quartier sud de Pigalle n’a-t-il pas été rebaptisé le « Sopi » (South of Pigalle) ?
Bilan : un agneau trop cuit et plein de collagène, un riz froid, une tranche de cake et un verre de vin le tout pour 30€. Halte au feu. Le plat ne vaut pas plus de 12€, même avec un loyer et un fond de commerce dans le marais, le cake quant à lui 3€ et le café 2 €, soit au final une addition de plus du double de ce que cela vaudrait. Je vous fait grâce de l’assiette de légumes facturée 18€.
Alors pourquoi ces prix ? Parce qu’il suffit de lire les critiques dithyrambiques qui vantent le coté cool et concept du lieu.
La branchitude croissante de la cuisine propage à un domaine pourtant simple, les avatars de la tendance : l’intellectualisation (« le chef il a une histoire, tu vois ») et la quête perpétuelle de la nouveauté entretenue par une presse spécialisée qui étonnamment ne cesse de se recopier (le Dauphin, Saturnes,Frenchie … les mêmes restos repris en boucle).
Le danger pour la cuisine ne vient pas de la télé, il réside dans des restos dopés aux RP et aux lancements presses. Il sommeille dans les guides qui remettent sans sourciller des prix à des établissements qui ne sont même pas encore ouverts (cf. l’article du génial F.Simon) ou encore dans les « foodistas/er » qui adooorent le yuzu ou le navet boule d’or (trop vintage le navet) mais qui pourtant ne savent pas différencier dans l’assiette le veau du porc.
Tout ce « bouillon » parvient à fashionniser ce qui semble pourtant universel et immuable : manger.
La « louboutinisation » (une semelle rouge comme signe d’appartenance) de la restauration parisienne est en marche.